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Le secours en montagne dans les Vosges : au temps des pionniers (1/2)

Évoquer le secours en montagne dans les Vosges peut sembler surprenant. En effet, ce massif ne possède pas de sommets effrayants où seuls quelques alpinistes chevronnés oseraient s’aventurer. Aucune histoire de secours insensés n’a marqué l’histoire du massif. Au contraire, les plus hauts sommets sont facilement accessibles et sur les chaumes arrondies, le danger semble bien lointain. Pourtant, quand l’hiver se fait rude et les jours plus courts, un habituel voyage en Alsace de l’autre côté de la crête, peut très vite tourner au drame.

Xavier Thiriat, le poète de la vallée de Cleurie met en garde les voyageurs dans son guide touristique Les Montagnes des Vosges. Dès la fin de l’automne les hautes chaumes deviennent inhospitalières et dangereuses :

À la Saint-Michel (29 septembre), les derniers troupeaux quittent les chaumes. À cette époque, bien souvent, l’automne a déjà ramené sur ces hauteurs les brumes et les premières neiges. Au lieu du mugissement des vaches, du tintement des clochettes et des gaies chansons des pasteurs, on n’entend plus que le vent plaintif, qui balance les tiges des hautes herbes, et le croassement lointain de quelques corbeaux, qui semblent entonner un hymne de désolation sur les tourmentes de la nature. Les chaumes, alors, ne sont plus fréquentées que par quelques contrebandiers qui évitent les sentiers connus, et par les douaniers des deux nations, en tournées de service. Bientôt ces montagnes sont ensevelies sous une épaisse couche de neige dans laquelle plus d’un voyageur a trouvé la mort. Il se passe peu d’hivers sans qu’on ait à déplorer une ou plusieurs de ces catastrophes, qui jettent dans le deuil les familles, et dans un douloureux émoi les habitants du pays. (Xavier Thiriat, Les montagnes des Vosges, Gérardmer et ses environs)


Voir aussi : Une levée de cadavre en montagne


Un peu plus tard, Victor Lalevée, illustre historien originaire de la Haute-Meurthe, dans son ouvrage Au Pays des Marcaires, consacre à ces tragédies récurrentes un chapitre intitulé « Morts dans les neiges ». L’érudit à la barbe grise broussailleuse énumère une série de drames où il décrit « la fringale » qui frappe les voyageurs :

Tous ceux qui ont accompli de longues marches dans la neige ont éprouvé la terrible « fringale » qui terrasse soudainement le voyageur harassé de fatigue, le couche sans force sur le sol glacé. S’il est seul, s’il n’a pas pris la précaution de se munir de quelques gouttes de cordial et d’un quignon de pain, s’il cède au besoin irrésistible de sommeil qui le prend, c’est un homme perdu. La congestion le tuera à coup sûr !

Au Pays des Marcaires de Victor Lalevée est disponible gratuitement sur le site internet de l’association La Costelle.

Victor Lalevée (1878-1962) / Photographie issue du site internet de la Costelle

Témoins de ces malheurs, quelques stèles marquent encore le paysage des crêtes. Au Tanet, une stèle cachée sous un arbre est encore visible. La Croix Marchal entretient le souvenir de deux enfants du Valtin, Catherine et Jean-Baptiste Marchal, morts de froid au retour de la foire à Munster en mars 1844.

La croix Marchal / photographie de Pascal Frédéric (@fredsphotos88)

Cette histoire a fortement marqué les habitants du Valtin, ces derniers en ont tous conservé un souvenir précis. Victor Lalevée a d’ailleurs recueilli le témoignage d’une contemporaine du drame lui permettant de recomposer le récit des événements :

C’était le 11 mars 1844, jour de foire à Munster. Le soleil, à son lever, dorait de ses rayons les cimes des Hautes-Chaumes et semblait présager une journée favorable. Aussi une bonne douzaine de ”Vêtinés” avaient-ils gravi la montagne pour se rendre à la foire. Parmi eux, Marie-Catherine Marchal, vingt-et-un ans, et son frère Jean-Baptiste, quatorze ans, les enfants du cabaretier qui tenait auberge au pied de l’escalier du cimetière. Pourquoi l’heure du retour venue, ne retrouvèrent-ils pas leurs compagnons de route ?… Ceux-ci, les ayant attendus longuement, finirent par se mettre en chemin, croyant qu’ils avaient été devancés. Le ciel s’était obscurci. Chassée par un vent violent subitement déchaîné, la neige se mit à tomber, épaisse, aveuglante. Le jour baissait quand les deux jeunes gens que les attractions de la foire avaient retenus trop longtemps se trouvèrent égarés sur la montagne où nulle ”frayée” ne se distinguait plus. Pressés par la nuit qui vient, ils redoublent le pas, traînent péniblement leurs pieds dans la neige, entretenus par l’espoir d’arriver bientôt à la chaume de Tanet (habitée toute l’année à cette époque) dont ils ne doivent pas être bien loin. Ils marchent, ils marchent et n’arrivent pas… La nuit est venue, les masses de neige soulevées par la tourmente ne permettent plus de rien distinguer. Recrus de fatigue et de froid, les voyageurs s’arrêtent ne pouvant aller plus loin… Au Valtin, la nuit tombée, les parents alarmés ont couru s’informer chez les autres partants de la foire… Tous sont rentrés…, ils n’ont pas vu Marie-Catherine et Jean-Baptiste ! Une expédition s’organise pour les rechercher. Munis de lanternes, les villageois montent à Tanet. Sans doute, espère-t-on, les deux enfants, surpris par la tempête, se sont-ils réfugiés à la métairie ? Espoir déçu !… Avec l’aide des gens de la ferme, on les chercha vainement toute la nuit… toute la journée du lendemain. La neige qui recouvrait leurs corps ne les rendit qu’un mois après, le 13 avril (1). On les trouva étendus côte à côte à deux cents mètres de la chaume qui eût été pour eux le salut. Détail touchant : la jeune fille avait dévêtu son manteau pour en couvrir son frère, comme si elle voulait, en réchauffant ses membres engourdis, l’arracher à la mort. (Victor Lalevée, Au pays des Marcaires, p. 76-77.)

À Gérardmer, la Croix-Claudé, située non loin de Grouvelin, rappelle également le sort funeste que la montagne et le mauvais temps ont joué à Jean-Claude Clément, 81 ans, ancien marcaire, faisant le voyage au début du printemps 1872 à La Bresse pour assister à l’enterrement d’un parent.

L’Espérance, courrier de Nancy, 17 avril 1872, voir en ligne sur Limedia Kiosque.

Bien d’autres croix, dont la liste serait trop longue à dresser, jalonnent les sentiers escarpés et rendent hommage à ces accidents causés par l’hiver et la tempête. Mais ce qui ne laisse pas de vestiges sur le bord des chemins c’est la solidarité et l’héroïsme ordinaires des montagnards. Par chance, ces actes de bravoure laissent toutefois quelques traces dans nos montagnes d’archives. En 1831, Louis XVIII instaure les médailles pour actes de courage et de dévouement. Dès lors dans les Préfectures de tout le royaume, maires, juges de paix, sous-préfets et commissaires de police sont missionnés pour instruire ces demandes. Lorsqu’un fait particulièrement courageux est remarqué, le maire du village rédige un rapport et après instruction une gratification ou une médaille sont attribuées. Au sein des dossiers d’attribution des récompenses pour belles actions, conservées dans les archives du cabinet du préfet des Vosges, nous découvrons le rôle joué par certains hommes au service des voyageurs égarés.

Nicolas Grisvard, le garde-baraque de la Jumenterie

Très vite, en 1835, un premier personnage est récompensé pour avoir sauvé des voyageurs égarés dans la montagne. Nicolas Grisvard habite à la Jumenterie, le long de la route départementale n° 11 passant par le col du Ballon d’Alsace et constituant le plus court chemin pour se rendre à Belfort puis les Vosges. La route est empruntée par de nombreux militaires et par toutes sortes de voyageurs. Le maire de Saint-Maurice précise d’emblée que « depuis bien longtemps Nicolas Grisvard […] prodigue, par tous les temps et notamment en hiver, des secours qui surpassent sa fortune de beaucoup ». Aux voyageurs égarés, il ne se contente pas de les recueillir dans sa ferme, il les remet sur pieds et n’hésite pas à les accompagner de l’autre côté de la montagne. Les sauvetages effectués par Grisvard sont si fréquents que le maire constate qu’ils « lui font sacrifier un temps pendant lequel il pourrait pourvoir à la subsistance de sa famille ». Père de six enfants, Grisvard est finalement gratifié de 50 francs.

Deux ans plus tard, le maire de Saint-Maurice-sur-Moselle rédige un nouveau rapport concernant Grisvard. Ce dernier continue de « rendre des services considérables aux voyageurs et aux militaires ». Le maire de Saint-Maurice plaide à nouveau en faveur d’une deuxième gratification « pour l’aider à nourrir sa famille […] ce faisant il aura plus de courage pour continuer ses actes de bienfaisance envers les voyageurs et les militaires qui, sans lui, auraient péri dans cet endroit escarpé ».

Par cette nouvelle gratification de 50 francs, le Préfet des Vosges et le maire de Saint-Maurice-sur-Moselle cherchent non seulement à récompenser l’humanité de Nicolas Grisvard, mais ils l’encouragent à poursuivre son rôle de sauveteur sur cette route importante et fréquentée. En effet à cette époque, personne n’assure la sécurité des voyageurs. Néanmoins, comme on le voit ici, des solidarités se créent et sont même encouragées par l’état qui octroie aux sauveteurs de petites gratifications.

 

Monsieur le Préfet, Depuis bien longtemps le nommé Nicolas Grisvard, garde-baraque domicilié près la route du Ballon, commune de Saint-Maurice et au sommet de la montagne du même nom, qui est le passage de Saint-Maurice à Belfort en suivant la route no 11 a son domicile en cet endroit et prodigue en tout temps et notamment en hiver aux voyageurs des secours qui surpassent sa fortune de beaucoup. La bienfaisance de cet homme à l’égard des voyageurs indigens et autres ne s’étend pas seulement à les secourir en denrée, mais encore en les conduisant pour passer la montagne et surtout en temps de neige où elle tombait pendant fort longtemps. Cet endroit est aussi un passage très fréquent de militaires qui y passent par détachement et isolément que plusieurs périroient dans les neiges sans la conduite de cet homme bienfaisant qui les conduits jusque hors de danger et même au passage du 17e léger il en a conduit par plusieurs fois jusqu’au village de Saint-Maurice à une lieue et demie de son domicile et pendant la nuit. Tous ces actes de bienfaisance lui absorbent une partie de ses subsistances et de celles de ses enfants qui sont au nombre de six en bas âge et lui font sacrifier un temps pendant lequel il pourroit pourvoir à la subsistance de sa famille. C’est pourquoi il est bien digne des gratifications. C’est pourquoi Monsieur le Préfet, je viens vous prier de vouloir bien accorder un secours à ce malheureux pour le dédommager des dépenses que ses actes de bienfaisance lui occasionnent. J’ai l’honneur d’être, Monsieur le Préfet, votre très humble Le Maire de Saint-Maurice Ch. Pernel. Arch. dép. Vosges, 1 M, dossier Nicolas Grisvard.

Ces actes de dévouement étaient ensuite publiés dans l’Annuaire administratif et statistique des Vosges, donnant ainsi un écho et une certaine reconnaissance à ceux qui y sont honorés.

Dominique Vannson au col du Taye

En 1841, Dominique Vannson vit au col du Taye (connu aujourd’hui comme le col de Bussang). Estropié après un accident de travail, ne pouvant plus subvenir aux besoins de sa mère, il établit un refuge dans une baraque roulante au sommet de ce col très escarpé et dangereux, mais aussi très fréquenté. Été comme hiver, il distribue de l’eau-de-vie et du vin aux voyageurs surpris par la fringale en échange de quelques aumônes.

Le préfet, dans une lettre au ministre de l’Intérieur, narre les exploits attribués à Vannson :

Monsieur le Ministre, M. le sous-préfet de Remiremont vient d’appeler mon attention sur la conduite généreuse du sieur Dominique Vannson, demeurant à la côte du Taye, commune de Bussang. Il se résulte de son rapport et des attestations qu’il y a jointes que le sieur Vannson, gravement blessé en travaillant il y a quelques années sur la route royale de Bar-le-Duc à Basle, ne peut plus se livrer à aucun genre de travail et qu’il a pris néanmoins la résolution d’être, par d’autres moyens, utiles à la société. La côte du Taye est une des montagnes les plus élevées de la chaîne des Vosges. Couverte de neige pendant une grande partie de l’année, elle est en outre bordée de profonds précipices, de sorte qu’elle présente aux voyageurs le passage le plus dangereux. Le sieur Vannson s’est établi sur le sommet de cette côte, dans une chétive cabane pour veiller à leur sûreté et leur procurer des secours. On cite de lui plusieurs actes d’humanité et de dévouement qui l’honorent. C’est ainsi que dans l’hiver de 1839, par le temps le plus horrible, il a sauvé la vie à une famille entière qui se rendait de Neufchâteau à Mulhausen (Mulhouse) ; qu’il a également empêché de périr dans les neiges les gendarmes de la brigade de Saint-Amarin et leurs chevaux ; qu’il a rendu le même service à un marchand de Pouxeux, à des habitants d’Orbey, de la Haute-Saône, etc. Après les avoir soustraits au péril qui les menaçait, il leur a offert l’hospitalité dans sa misérable demeure et a partagé avec eux ses faibles provisions avec le plus louable désintéressement. Au mois d’août dernier, le sieur Vannson a encore été assez heureux pour arracher à une mort certaine une mère de famille et ses deux enfants qui allaient devenir victimes d’un épouvantable ouragan. Il est inutile de faire remarquer que c’est par des efforts pour ainsi dire surnaturels et en exposant ses jours que le sieur Vannson est parvenu à rendre d’aussi éminents services. J’ajouterai que ce brave homme n’a d’autres ressources que celles de la charité publique et qu’il est l’unique soutien de sa mère infirme et âgée de 73 ans. J’ai pensé, M. le Ministre, qu’il était de mon devoir de porter ces faits à votre connaissance et de demander pour leur auteur une de ces médailles par laquelle le Gouvernement se plait à énumérer les traits de courage et d’humanité. Le sous-préfet de Remiremont. Arch. dép. Vosges, 1 M, dossier Dominique Vannson.

La réponse de Vannson, pleine d’humilité, est également conservée dans le dossier d’instruction. Vannson se dit très touché par les honneurs qui lui ont été faits, mais il préfèrerait une gratification pécuniaire étant donné la situation de misère dans laquelle il se trouve :

Monsieur,

Votre attention pour moi, Monsieur Charton, m’a valu une récompense qui fait ma gloire, et je ne cesserai de bénir la main qui s’est employée à me procurer ces honneurs. Néanmoins, dans la situation où je me trouve, une gratification m’aiderait beaucoup à soulager ma vieille mère et mes propres infortunes. Si je vous parle ainsi, Monsieur Charton, c’est que je sais qu’on n’importune pas les âmes charitables en leur demandant des bienfaits et que le charme le plus sensible pour elles est de rendre des services quand toutefois ils ne sont pas impossibles.

Les différents papiers que j’ai envoyés à la Préfecture ne m’ont pas encore été rendus. Je désirerais cependant les avoir entre les mains et si cela pouvait se faire, je vous prierais de me les faire parvenir, car je ne voudrais laisser perdre aucun des titres qui font la noblesse du pauvre solitaire des Vosges.

J’ai l’honneur d’être votre dévoué serviteur

D.V. Dominique Vannson en haut de la côte de Bussang.

Cette demande reste cependant sans réponse.

Joseph Voinçon, le conteur

Joseph Voinçon habite à la Croix-aux-Mines. Ayant lu dans les colonnes de l’Annuaire des Vosges, les histoires de Grisvard et Vannson, il prend la liberté de signaler et raconter dans un style très vivant quelques épisodes héroïques dont il est l’acteur principal.

Monsieur le Préfet,

Moi, Voinçon Joseph, manœuvre domicilié au-dessus de La Croix-aux-Mines, je prends la liberté de vous signaler les faits suivants qui me paraissent dignes d’être mis sous les yeux du public par la voie de l’Annuaire des Vosges, tout en vous priant humblement qu’il vous plaise de m’accorder une gratification en récompense de mon dévouement.

Voici ces faits :

1° : Dans le courant de janvier 1844, vers neuf heures du soir, une de mes petites filles, sortie de la maison aperçoit non loin de mon habitation quelque chose se débattre dans la neige et croit entre des cris plaintifs. Cette enfant rentre à la hâte et raconte ce qui l’a frappée. Quoique déjà couché, je m’élance de mon lit, m’habille à la hâte et mettant un mouchoir devant ma figure pour me garantir de la neige qu’un vent violent poussait avec vigueur, je me dirige vers l’endroit indiqué par mon enfant. Arrivé à l’endroit, j’aperçois un bras à la surface de la neige, faisant encore quelques mouvements. Je saisis ce bras et je reconnais alors qu’un homme se trouve enseveli dans la neige, déjà engourdi par le froid. Je le débarrasse, le charge sur mes épaules ; mais à chaque pas que je crois faire, je retombe avec mon fardeau dans la neige, où je suis plus d’une fois en danger de rester enseveli moi-même et d’y perdre la vie. Mes enfants, au nombre de sept, n’étant ni l’un, ni l’autre en état de me porter secours. Enfin après des efforts inouïs, je parviens, exténué de fatigue, à sortir de la neige. J’arrive chez moi et j’y dépose sans connaissance le nommé Charlot Piroty, vitrier à Laveline. Par des soins non interrompus il est ramené heureusement à la vie au bout de trois heures.

2° : Dans le même mois et vers la même heure, les nommés Joseph Melchior et Jean-Baptiste Jacquemin, aussi tous deux de Laveline, pris par la nuit, par un temps de neige et de vent affreux, s’égarent du chemin qui passe devant chez moi et vont s’enfoncer dans un tas de neige d’où ils font de vains efforts pour sortir. Dans leur état de détresse, ils jettent des cris d’alarme qu’un vent impétueux empêche d’arriver jusqu’à moi. Cependant je crois entendre quelque chose, je sors et ne tarde pas à connaître que quelqu’un va périr dans la neige. Je cours à l’endroit d’où partent les cris. Il était temps. Les membres de ces deux hommes commençaient à s’engourdir et quelques instants plus tard ils n’étaient plus !

Après avoir sauvé la vie à ces deux personnes, je leur prodiguai encore mes soins pendant toute la nuit.

3°. Enfin, il y a environ 3 semaines, M. le Maire de Gemaingoutte revenant de Fraize vers sept à huit heures du soir, tombe de faiblesse non loin de mon habitation où il va mourir. Cependant M. le Maire peut encore en tombant pousser quelques cris. Je les entends, je me hâte d’accourir. Déjà M. le Maire avait perdu connaissance. Je ne perds pas un instant, je fais tous mes efforts pour l’emporter jusque chez moi. Des soins prodigués avec empressement le ramènent à la vie après quelques instants. Et M. Toussaint, maire de Gemaingoutte me remerciait avec la plus grande effusion de coeur de lui avoir sauvé la vie qu’il eut perdue infailliblement.

Les faits que j’ai l’honneur de vous signaler, Monsieur le Préfet sont attestés par les quatre personnes si heureusement sauvées dans la même année.

J’aime à croire que vous vous empresserez d’autant plus de me récompenser ma conduite que je suis très indigent, n’ayant absolument que mon travail manuel pour entretenir mes enfants au nombre de sept, encore tous en bas âge.
[Arch. dép. Vosges, 1 M, dossier Joseph Voinçon.]

Sous la Monarchie de Juillet (1830-1848) nous voyons donc se fixer la figure du « sauveteur ». Encouragé et gratifié par l’État, le sauveteur incarne et promeut la figure du « bon citoyen »1. Au cœur du massif des Vosges, la mise en lumière de ces figures par l’exécutif, est peut-être le signe d’une volonté de moraliser les montagnards vosgiens en mettant en avant quelques héros exemplaires.

L’histoire du secours en montagne ne s’arrête pas ici. La fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, voient d’autres personnages s’illustrer. Au sommet des Vosges, garde-forestiers et bucherons, écrivent aussi de glorieuses pages de cette histoire. La suite au prochain épisode.

1Caille Frédéric. Le citoyen secoureur. Secours publics, sauveteurs et secouristes en France à la fin du XIXe siècle. In: Politix, vol. 11, n°44, Quatrième trimestre 1998. Politiques du risque, sous la direction de Cyril Lemieux. pp. 39-50.

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