La Résistance à Gérardmer s’est organisée depuis quelques années. Elle n’attend qu’une chose : entrer en action. Le 6 juin 1944, l’ordre est donné, des centaines de jeunes et moins jeunes hommes de Gérardmer et de Xonrupt se donnent rendez-vous sur les hauteurs pour réceptionner un parachutage d’armes et entamer la lutte armée. Mais rien ne vient. Tout le monde finit par redescendre et attendre un jour meilleur.
Le bruit qui court
Dans les jours qui suivent, les discussions vont bon train en ville. M. Claudel, fermier aux Bas-Rupt, évoque le passage du garde forestier chez lui à un peintre en bâtiment de la rue du Casino. Quelques jours plus tard, le fils de ce dernier rapporte l’information à l’un de ses amis de Gérardmer : un certain Robert Singer.
Les frères Singer
Robert est gérômois, même s’il est né à Chanoy, en Haute-Marne, le 2 octobre 1919. Il a été élevé à Gérardmer et y a presque toujours vécu avec son frère Maurice, son père et sa mère. Le père possédait une entreprise de ferblanterie et de plomberie. Il meurt des suites d’une maladie contractée pendant la Première Guerre mondiale. Son frère, Maurice, travaillait avant la guerre comme secrétaire-comptable au Linge des Vosges, puis dans une scierie tenue par un cousin, un certain Louis Chrétien. Ce dernier est propriétaire d’une importante scierie employant près de 150 ouvriers. Membre de l’Action française en 1939, Chrétien est l’un des propagandistes les plus actifs de la politique de collaboration. Il est, par ailleurs, nommé en 1943 délégué à l’information par le gouvernement de Vichy. Pour les Renseignements généraux de l’époque, Chrétien jouit d’une excellente réputation :
« […] Actuellement, il est un fervent adepte de la politique du Maréchal et a une certaine influence sur ses concitoyens, notamment dans les milieux de droite. Très attaché à ses idées, M. Chrétien n’est cependant pas sectaire et est très estimé de tous. »
Procès du GA PPF des Vosges, 7 U 3/155 – 157.
La mère de Robert et de Maurice précisera après la guerre, lorsque sera venu le temps de la justice :
« Robert avait un patron qui faisait partie du PPF et d’autres associations antinationales. À force d’entendre son patron, mon fils est entré dans ses idées et a adhéré à son parti. Ses arguments étaient la lutte contre le bolchévisme, les Juifs, etc. Il croyait, en agissant ainsi, travailler pour la France. »
Procès du GA PPF des Vosges, 7 U 3/155 – 157.
Robert, l’aîné, est mobilisé en juin 1940 et démobilisé dès le mois d’août dans la région d’Annecy. Il rejoint les Chantiers de jeunesse entre août et février 1941, avant d’être requis, tout comme son frère Maurice, pour le STO (Service du travail obligatoire). Revenus en France à l’occasion d’une permission, ils font tout pour se cacher et éviter d’y retourner. Pour cela, ils adhèrent au PPF et intègrent le Groupe d’Action (GA).
Vers le mois de mai 1944, le Parti populaire français crée des « groupes d’action et de justice sociale », plus ou moins autonomes et actifs. Dans les Vosges, Louis Molia (commerçant, vendeur d’articles de voyage, rue de la Gare à Épinal), secrétaire fédéral du parti, place à la tête de cette bande un homme originaire de Mazeley : Paul Marcel Perry, né le 16 mars 1913. Brutal, collaborationniste zélé et sans pitié, Perry mène sa bande par la menace et la peur. Les membres du Groupe d’Action sont une quinzaine, recrutés principalement, comme les frères Singer, parmi les travailleurs volontaires ou requis en Allemagne, revenus en permission et ne voulant plus y retourner. En quelques semaines, le Groupe d’Action est constitué et se met en marche avec un objectif simple : démasquer les résistants, les infiltrer et les anéantir, en collaboration avec la Gestapo.

Lorsque, le 7 juin, les hommes de Gérardmer sont montés au maquis puis retournés chez eux, les frères Singer pressentent qu’il y a une opportunité pour démasquer les maquisards. Ils tissent leurs réseaux en ville et rapidement les informations leur parviennent. Grâce aux indiscrétions du fils du peintre, Robert Singer n’a plus qu’à mener une courte enquête auprès des fermiers des Bas-Rupt pour conforter la rumeur : Gustave Riche serait le principal chef de la Résistance.
La chute
Nous sommes le 29 juin 1944. La nuit est tombée depuis quelques heures déjà. Deux autocars vrombissent sur la route qui mène aux Bas-Rupt, éclairant au passage la Vierge de la Creuse, au seuil de son rocher. Au sommet de la côte, les véhicules s’immobilisent. Une quinzaine d’hommes en sortent, mitraillettes au côté, et s’enfoncent dans la forêt. Au-devant de la troupe, une lampe électrique à la main, un jeune homme châtain, portant de fines lunettes, marche énergiquement. Robert Singer connaît parfaitement la destination.

Quelques minutes plus tard, le groupe se répand silencieusement autour d’une ferme sur laquelle un panneau de tôle indique : « Maison forestière de la Rayée ». Seuls le cliquetis discret des armes que l’on manipule avec précaution et le vent à travers les branches de sapin troublent le silence. Plusieurs hommes, dont les vêtements révèlent qu’ils n’appartiennent pas à l’armée d’occupation, se glissent dans la maison, profitant d’une fenêtre entrebâillée. Dès lors, tout n’est plus que cris, ordres hurlés et larmes.
Le fils de la famille, âgé de dix-sept ans, est le premier à ouvrir les yeux sur un canon de revolver. Marguerite, ses deux filles et sa nièce sont réveillées sans ménagement et placées dans la cuisine. Quant à Gustave, il est tiré de son sommeil par un violent coup de crosse et un définitif : « Vous êtes arrêté ! », prononcé sans accent.
Pour Gustave, les minutes qui suivent sont particulièrement pénibles. Les soldats allemands et ceux qui les accompagnent l’accusent d’être le chef du maquis et de connaître l’emplacement des armes parachutées quelques semaines plus tôt. Les coups pleuvent et les menaces se font plus précises. L’officier de la Gestapo demande où sont cachées les armes, où sont dissimulés son fusil et ses munitions : « Vous avez un fusil à cent mètres d’ici, sous les rochers, allez le chercher ! »
Gustave tente de nier, prétexte l’incompréhension, l’erreur sur la personne. Mais l’officier précise sa menace : « Nous mettrons votre fils au mur et, si vous n’allez pas chercher le fusil, nous fusillerons votre fils et mettrons le feu à la maison ! » Gustave finit par obtempérer et désigne l’endroit où était effectivement caché son fusil. Mais les questions et les coups continuent de pleuvoir autour de l’identité mystérieuse du chef du maquis. Gustave se défend de l’être et jure qu’il ne le connaît pas. Puis, fatigué par cet interrogatoire stérile, le chef de l’opération conclut : « Puisque vous ne voulez pas parler, nous arrêtons toute la famille. » Aux côtés des Allemands, 8 membres du Groupe d’action du PPF participent à l’arrestation de Gustave et de la famille Riche.
Sur le chemin du retour, les Allemands s’arrêtent chez Julien Claude et demandent à Gustave de réveiller son ouvrier. Ce dernier est arrêté immédiatement, sans que personne n’en donne la raison. Un peu plus loin, les Allemands demandent à Riche si c’est bien à cet endroit que réside Joseph Tomasi. Le garde confirme. Puis toute la famille Riche et Julien Claude sont embarqués dans un bus et conduits à la prison de la Vierge, à Épinal, où ils sont enfermés dans plusieurs cellules.
Au cours de son interrogatoire, Riche constate que les informations des Allemands proviennent de plusieurs courriers, dont un qu’il affirme être signé de la main de Mme Singer, la mère de Robert et Maurice Singer. Les questions des Allemands portent sur plusieurs Gérômois impliqués dans la Résistance : Campazzi, Benoît, Herlory, Ingold, Gantois et Tomasi, sur la coopérative « Le Réveil » et sur le lieu de rendez-vous de tout ce monde : la brasserie Terminus. Mais les Allemands soupçonnent surtout Gustave d’être le chef de la Résistance gérômoise et d’être également à la tête d’un groupe de bûcherons prêts à construire des tranchées et à réaliser des sabotages en forêt.
Au fil de l’interrogatoire, le chef de la Gestapo spinalienne confie à Riche que les hommes ne l’intéressent pas, sauf les chefs, mais que son intérêt se porte essentiellement sur la question des armes. Il précise que, s’ils ne parvenaient pas à les trouver, il y aurait de terribles représailles sur lui et sur tous les hommes qui seraient arrêtés dans les heures qui viennent. Acculé, Riche avoue que, le 7 juin, plusieurs résistants se sont retrouvés chez lui, qu’ils sont montés à Saint-Jacques et qu’il y a notamment vu Campazzi et Jean Lalevée.
Au milieu de la nuit, Gustave est reconduit à Gérardmer. Il promet au chef de l’opération de tenter de convaincre ses camarades de livrer les armes. Ils arrivent à Gérardmer au petit matin, alors que les Allemands finalisent les préparatifs d’une opération de plus grande ampleur. Riche est contraint d’accompagner un groupe de soldats chargé de procéder à l’arrestation de Joseph Tomasi. Mais le granitier d’origine italienne n’est pas chez lui : il travaille à la carrière.
Riche les accompagne et tente de faire comprendre à Tomasi qu’il a intérêt à livrer les armes aux Allemands. Mais Joseph ne se résout pas à compromettre le maquis. Riche, qui semble savoir que la cache se trouve au Corsaire, demande à Tomasi d’y conduire les Allemands. Joseph garde le silence et tente de contrarier les recherches. Il reçoit en échange de son entêtement des coups d’une extrême violence. Il ne pourra cependant pas empêcher les Allemands de mettre la main sur le stock d’armes.
Il devra ensuite traîner lui-même leur butin jusqu’à la caserne Kléber, où il arrive défiguré par les coups, ensanglanté et épuisé. Il y retrouve Riche, mangeant un bol de soupe et lui reprochant : « Espèce de con, je te l’avais bien dit de leur indiquer le lieu du dépôt d’armes, puisque je prenais cela sous ma responsabilité ! »
Ce 1er juillet 1944, une quinzaine de Gérômois sont donc arrêtés par de petits groupes de soldats allemands :
Les résistants arrêtés ce 1er juillet sont d’abord rassemblés à la caserne Kléber avant d’être dirigés vers la prison de la Vierge, à Épinal. Le 3 juillet au petit matin, une nouvelle vague d’arrestations est opérée par des dizaines de soldats allemands. En quelques jours, trente Gérômois sont arrêtés et incarcérés à Épinal.
Pour les Allemands et pour le chef de l’opération Eric Aullela, c’est une réussite, même si certaines cibles n’ont pas pu être arrêtées. Une poignée de Gérômois sont donc contraints de fuir la ville. C’est notamment le cas du chef du groupe OCM, Marc Benoît. Sa fille, Michèle Benoît, a publié en 2004, aux éditions Serpenoises, un récit racontant la guerre de sa mère, Lucie. Elle relate cette journée du 1er juillet où Marc s’est caché dans le grenier de sa maison alors que celle-ci était fouillée par les soldats allemands. Par miracle, Marc n’est pas arrêté. Il quitte dès lors sa pharmacie en ville et s’enfonce dans la clandestinité, vers les Hauts et leurs épaisses forêts. Marc finira par rejoindre, quelques semaines plus tard, avec tous les autres clandestins de la vallée, le maquis qui se formera à la Piquante-Pierre.
Le chef du groupe « Armée secrète », Gilbert Campazzi, a lui aussi réussi à échapper aux arrestations du 1er juillet 1944. Il rejoint ensuite la Haute-Saône et le maquis du Haut-du-Them avant de revenir dans les environs de Gérardmer à la fin du mois d’août, à Noiregoutte. Quant à Herlory, le chef du mouvement « Ceux de la Résistance », son dossier d’homologation indique : « Grâce à l’intervention courageuse de sa femme, il a pu s’échapper et faire évacuer par la suite ses trois fils. »
À Épinal, pour ceux qui ont été arrêtés, les interrogatoires commencent. Julien Claude est interrogé parmi les premiers. La violence de son interrogatoire est telle qu’il en gardera, des années plus tard, les stigmates. Mon père, né aux Bas-Rupt, petit hameau de Gérardmer, se souvient encore de la démarche mal assurée du bûcheron Julien Claude lorsqu’il passait devant chez lui. On lui avait raconté que, s’il avait cette manière si particulière de se déplacer, c’est qu’il avait été torturé par les Allemands pendant la guerre.
Gustave Riche, dont le fils et la famille l’accompagnent en cellule, est immédiatement mis sous pression et, très vite, Riche choisit de dire toute la vérité sur ses agissements. Pour éviter la torture, il propose aux Allemands de rédiger une déclaration écrite sur ce qu’il s’est passé les 6 et 7 juin. La teneur de cette déclaration écrite n’est pas connue. Les procédures judiciaires qui s’ouvriront dans l’immédiat après-guerre tenteront de faire la lumière sur ce qu’a réellement dit Riche. En tout état de cause, il est certain qu’il a adopté une attitude conciliante, avouant certaines choses, confirmant la présence des uns et des autres. Cependant, il jure qu’il n’a pas donné de noms inconnus des Allemands.
Les Allemands interrogent ensuite ceux qu’ils pensent être les chefs. Parmi eux figure Jean Lalevée. Patron d’une taillanderie réputée située à la Basse-des-Rupt, Jean intègre la Résistance dès le mois de mai 1943 aux côtés d’Herlory. Il fédère autour de lui ses ouvriers, qui intègrent progressivement l’Armée secrète. Lorsqu’il est arrêté le 1er juillet 1944, Jean Lalevée connaît beaucoup de choses : il a participé aux repérages des terrains de parachutage qui auront lieu à la Piquante-Pierre à la fin de l’été et, surtout, il connaît les principaux chefs vosgiens et gérômois. Les Allemands se doutent de son importance et le traitement qu’il reçoit au cours des interrogatoires est terrible. Marcel Pierré, l’un de ses ouvriers, arrêté comme lui le 1er juillet 1944, témoigne : « Mon patron a été interrogé par les Allemands […]. Lorsqu’il est revenu dans la chambre après l’interrogatoire, mon patron, qui avait été frappé et qui portait de nombreuses traces de coups, a eu une syncope et n’a pu nous dire sur quoi avait porté l’interrogatoire. »
Les Allemands tiennent absolument à connaître les cachettes d’armes. À partir des indications fournies par Gustave Riche, les officiers de la Gestapo tentent d’en savoir plus. Le Xonrupéen Paul Finance, âgé de cinquante-quatre ans en 1944, est ainsi questionné sur le sujet. Face à la torture, il garde longtemps le silence. Le gendarme Raymond André et Serge Vanony sont les témoins de son terrible calvaire :
« Lors de son retour de l’interrogatoire, Monsieur Finance m’a paru fort abattu ; il portait de nombreuses traces de coups et un peu de sang sous la lèvre inférieure. Peu après son retour dans notre chambre, il repartit à destination de Xonrupt-Longemer pour aller montrer aux Allemands le lieu où étaient cachées des armes. Son retour eut lieu vers 23 heures ; il était exténué de fatigue et nous informait qu’il avait encore été frappé sur le lieu de découverte des armes. Le lendemain, au cours des conversations qui portèrent sur les circonstances de son interrogatoire, il nous rapporta que, bien décidé à tout nier, il avait été tout d’abord frappé dans la pièce où se passait l’interrogatoire, qu’ensuite il avait été descendu dans une salle propre à la bastonnade où il avait souffert. Remonté et interrogé à nouveau, il nia toujours ; ce que voyant, ses bourreaux s’apprêtèrent à le descendre à nouveau à la salle de torture et qu’à ce moment, Monsieur Riche se serait avancé et lui aurait dit : “Ne te fais pas tuer, Finance, avoue, ils savent tout !”, et ce serait à la suite de cette intervention improvisée que Monsieur Finance aurait avoué. »
Témoignage de Raymond André, 7 juin 1945. 7 U 3 / 155-157.
Au retour de cet interrogatoire et de cette terrible séance de torture, Paul Finance aurait déclaré à ses camarades de détention : « Oh le salaud, c’est Riche qui m’a dénoncé ! »
On appelle Paul Finance. Nous apercevons dans le couloir des hommes en civil, le visage dur : la Gestapo ! Paul est emmené brutalement. La porte qui claque nous fait tressaillir. Dans le silence retombé, l’angoisse envahit la cellule. À la soupe du soir, Paul n’est toujours pas revenu. C’est avec une sourde appréhension que nous nous couchons. Au milieu de la nuit, nous sommes éveillés par le choc des serrures. Dans la chambre, on entend s’affaler, sans le voir, un corps qu’on a jeté au sol. La porte s’est refermée. Je mets du temps à sortir de mon hébétude. Je ne perçois la réalité que lorsque j’entends gémir faiblement… C’est notre ami Paul ! Il est revenu, mais dans quel état ! Allongé à présent sur sa paillasse, dans le noir de la nuit, il nous raconte d’une voix faible, entrecoupée de plaintes, qu’il n’a pas « donné » les armes du parachutage… seulement des vieux fusils rouillés de 14-18 : « Il le fallait… ils m’auraient tué… mais les parachutages, rien à faire, ils ne les auront pas ! » Frappé avec férocité, Paul F. a tenu bon, mais il n’est plus qu’une loque au visage tuméfié. Les jours suivants, le moindre geste lui tire des gémissements qu’il essaie de contenir, lèvres serrées. La course aux lavabos lui est devenue une véritable torture. Nous l’aidons autant que cela nous est possible. Puis le temps passe, et ses douleurs s’estompent. Il retrouve son sourire et sa bonhomie.
Serge Vanony, C’était l’année de mes dix-sept ans, de Gérardmer à Dachau, L’Atelier de la Mémoire, 2008.
Le jeune Jean-Marie Leduc, arrêté lui aussi le 3 juillet 1944, est interrogé et brutalisé. Les officiers allemands lui demandent s’il s’est rendu à Saint-Jacques le 7 juin, s’il y a transporté des armes, s’il fait partie de la Résistance. Ne voulant absolument rien dire ni rien avouer, il est mis en présence de Riche, qui lui dit : « Pourquoi ne leur as-tu pas dit que tu es venu me conduire à Saint-Jacques, puisqu’ils savent tout, je leur ai dit. »
Parmi les Gérômois arrêtés le 1er juillet figure Maurice Ingold, directeur d’usine et surtout héros de la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle il avait été décoré de la Légion d’honneur. Maurice Ingold a un frère qui est général et qui a rejoint la France libre depuis déjà quelque temps. Bien évidemment, les Allemands le savent, et, à ce titre, le traitement que reçoit Maurice est tout à fait particulier. Mais tous les témoignages qui seront recueillis sur son attitude en détention feront état d’une rigueur morale et d’une exemplarité inébranlable. Léon Colin, un résistant de la région de Charmes, arrêté le 26 juillet 1944 et qui l’a connu à la Vierge, rapporte que Monsieur Ingold faisait l’admiration des Français, leur remontait le moral et les aidait à supporter la captivité.

Pour tous les autres détenus, les interrogatoires s’enchaînent pendant plusieurs jours. Les Allemands tentent d’identifier les chefs et les responsabilités de chacun dans le transport et la dissimulation des armes. Une partie des Gérômois arrêtés seront néanmoins relâchés le 14 juillet 1944 : le bûcheron Georges Cuny, le gendarme Raymond André, l’opticien Roger Chauvin, René Gantois et le directeur de l’Union nautique, Henri Millan. Concernant Roger Chauvin et Henri Millan, s’ils doivent certainement leur libération au silence de leurs camarades, Louis Chrétien, le marchand de bois, cousin des frères Singer et principal collaborateur de la ville, revendique le fait d’avoir agi pour leur libération. Il affirme en effet que, le 7 juillet, il s’est rendu à Épinal pour faire des démarches en faveur de Clothaire Descantes, le beau-frère du boucher Pierrat, de Roger Chauvin et d’Henri Millan. Pour Descantes, il n’a rien pu faire, ce dernier ayant avoué avoir participé à un transport d’armes. Ce fait est confirmé par le père de Serge Vanony, interrogé par la justice au lendemain de la guerre, au cours de la procédure judiciaire contre Louis Chrétien : « Le vendredi 7 juillet 1944, vers dix-neuf heures, j’ai rencontré Chrétien, qui venait d’Épinal. Il m’invita à prendre une consommation au café Chevroton. Il m’indiqua qu’il rentrait d’Épinal, où il était allé faire des démarches auprès des Allemands dans le but d’obtenir la relaxation de Messieurs Millan et Chauvin, arrêtés en même temps que mon fils le 3 juillet. En ce qui concerne ce dernier, sur ma demande, il m’expliqua qu’il ne pouvait rien faire, mon fils ayant été vu les armes à la main. »
La suite passe par le camp du Struthof, puis Dachau, Neuengamme ou Mauthausen. Le terrible voyage vers l’Est et les camps de la mort n’aura jamais de retour pour sept d’entre eux : le taillandier Jean Lalevée et ses ouvriers André Didier, Paul Bourgon, Charles Rémy, le paysan Henri David, le Xonrupéen Paul Finance et l’industriel Maurice Ingold ne reverront jamais les Vosges.







Les représailles
Fin août, les Allemands arrêtent un résistant détenant une liste des collaborateurs à supprimer. Sur cette liste figure, entre autres, le nom de Louis Chrétien. Les Allemands préviennent le marchand de bois que sa vie est en danger et lui conseillent de fuir. Paul Pierrel, contremaître chez Chrétien, se souvient que son patron avait reçu à plusieurs reprises des intimidations de la part des résistants gérômois. Munis de papiers officiels préparés par l’ambassade d’Allemagne avec le concours du lieutenant Olela, Chrétien et sa famille (sa femme et sa fille adoptive) quittent Gérardmer pour Colmar, puis Fribourg.
Après avoir contribué à anéantir le maquis de Gérardmer, les frères Singer et le Groupe d’Action du PPF ont continué leurs méfaits à Rupt-sur-Moselle, Monthureux-sur-Saône, Corcieux, Le Thillot et Charmes. Les frères Singer et leur mère restent dans la région de Gérardmer jusqu’au mois de septembre 1944, date à laquelle ils partent vers l’Est en compagnie des troupes allemandes. Ils se réfugient quelque temps à Neustadt (à quelques kilomètres au sud de Mannheim), où ils sont chauffeurs routiers, tandis que leur mère effectue des ménages et de la couture.

Si Chrétien et les Singer ont réussi à fuir et à garder la vie sauve, d’autres collaborateurs n’ont pas eu cette chance. Aux Hauts-Rupt, sur le chemin que nous appelons aujourd’hui la route des 17, Robert Alexandre Valentin, le fils d’un épicier de Gérardmer de la rue des Vosges, est assassiné par la Résistance à la fin du mois d’août. Son corps ne sera retrouvé que le 9 avril 1945. Quelques jours plus tôt, c’est le corps de la jeune Yolande Chipot, dix-neuf ans, qui est retrouvé dans la forêt de Barbey-Seroux et dont le décès semblait remonter au mois de septembre 1944. Yolande Chipot qui vivait avec sa famille au Kertoff est accusée d’avoir entretenu des relations intimes avec les soldats des troupes d’occupation.
Les représailles devaient donc commencer alors que la Libération n’avait pas encore eu lieu. La violence est exercée de manière anarchique et vengeresse par ceux qui l’ont subie durant de longues années. C’est le début du processus d’épuration. D’abord extrajudiciaire, elle s’est déroulée partout sur le territoire national, où les Résistants procèdent à près de neuf mille exécutions sommaires. L’assassinat de Robert Alexandre Valentin et celui de la jeune Yolande Chipot ne seront pas jugés et marqueront, par cette démonstration de force violente, le retour et la légitimation du nouveau pouvoir. Mais très vite, les représailles laissent la place à la justice républicaine, encadrée et démocratique.
[À suivre]
