Le maquis de Saint-Jacques de Gérardmer est tombé avant tous les autres. Avant même que les maquisards puissent sortir de la forêt les armes à la main. Tout s’est déroulé en 5 jours, du 29 juin au 3 juillet. Une trentaine de Gérômois sont arrêtés, quinze d’entre eux rencontreront la mort dans les camps, 7 n’en reviendront pas.
Épisode 1 : Dans l’ombre
Le dossier de procédures judiciaires de Gustave Riche est conservé aux Archives départementales de Meurthe-et-Moselle. La chemise brune, usée par le temps, ne renferme pas une liasse de papier très volumineuse. Dans cette fine épaisseur d’archives, c’est une partie de l’histoire de Gérardmer, celle du garde Gustave Riche, qui résiste au temps. Il vivait à la Rayée, au lieu-dit Derrière le Haut et était garde forestier. Il est accusé et condamné pour avoir dénoncé le maquis de Saint-Jacques. La lecture de ces archives et la consultation d’autres archives judiciaires permettent de mieux comprendre l’enchaînement des événements et le rôle de chacun. Nous reviendrons sur l’organisation de la résistance à Gérardmer avant que tout ne bascule au mois de juin 1944. Dans un prochain épisode nous aborderons les événements de juin et l’arrestation des résistants. Le dernier épisode de cette série sera consacré au temps de la justice.
À Gérardmer, depuis 1940, plusieurs groupes de résistants s’organisent discrètement. Trois groupes coexistent ainsi jusqu’au mois de juin 1944.
Un premier groupe est formé autour du pharmacien Marc Benoît, alias Dulac. Affilié au mouvement OCM (Organisation civile et militaire), il s’est longtemps occupé d’une filière d’évasion de prisonniers de guerre français. Puis, lorsque vient l’heure de l’union des mouvements de résistance au mois de juillet 1943, autour du commandant Gonand, Marc Benoît prend en charge l’organisation d’un service de santé clandestin destiné à soutenir les maquisards lorsque viendra le moment de l’action armée.

Un deuxième groupe, affilié au mouvement Ceux de la Résistance, se forme à Gérardmer autour de Raymond Herlory, président du Football-club de Metz et industriel de premier plan. En juin 1940, à l’arrivée des Allemands à Metz, conscient qu’il sera contraint de composer avec l’administration du IIIe Reich, il décide de tout abandonner et se réfugie à Gérardmer, où il possède depuis 1934 une villa aux Roches Pètres (aujourd’hui située au 93, route de la Pépinière). Il fonde l’ASG (Association sportive de Gérardmer), qu’il conçoit dès lors comme une manière de diffuser l’idée de résistance. Dans son dossier d’homologation de résistant, conservé au Service historique de la Défense à Vincennes, Raymond Herlory explique :
« Je me suis retiré à Gérardmer, où j’ai débuté par une propagande active et, dès 1941, j’ai créé et dirigé l’Association sportive de Gérardmer (société omnisports à 17 sections masculines et féminines), ce qui me permit de contrôler toute la jeunesse, garçons et filles. »
Raymond Herlory, dossier d’homologation pour faits de résistance, GR 16 P 291406.

Un troisième groupe de résistants se constitue au mois de juillet 1942 autour de Gilbert Campazzi, garagiste à Gérardmer. Ce groupe est affilié à l’ORA (Organisation de résistance de l’Armée). Campazzi déclare avoir rejoint les rangs de la Résistance en juillet 1942 grâce à un Jean Barbazange, chef de secteur à Xonrupt et sous les ordres du commandant Gonand, dit « Lucien », chef du 4ᵉ groupement des Vosges. Concernant le parcours de Jean Barbazange et de sa femme Mathilde, nous signalons la parution récente de l’ouvrage de Gérald Guery : L’odyssée de Mathilde et Jean, 1940-1945.

Pendant de nombreux mois, et en secret, le groupe de Campazzi opère dans le massif et réussit à organiser un parachutage d’armes à la chaume de Fachepremont, sur les hauteurs de Xonrupt, le 12 août 1943 : « La truite mange les sauterelles » avait grésillé la radio de Londres et donné le signal. Plus tard, le 20 novembre 1943, quatre hommes du groupe Campazzi réussissent à détruire une locomotive en gare de Gérardmer.

Les trois groupes de résistants vivent longtemps les uns à côté des autres, sans véritablement entretenir de relations, et peut-être même sans connaître parfaitement l’existence et la composition des autres groupes. C’est sous le commandement d’Alphonse Lucien Gonand, dit Lucien (1886-1958), qu’ils tentent de s’unir et de s’organiser, sans pour autant acquérir une véritable cohésion organisationnelle, chaque groupe menant ses activités de manière autonome.
Au début de l’année 1944, le groupe Campazzi recrute et s’organise. Ils préparent des dépôts d’armes et de munitions, se forment à l’utilisation des explosifs et attendent le moment de l’action armée.
Avant que les événements ne prennent brutalement une tournure tragique à la fin du mois de juin, quelques prémices de répression avaient contribué à fragiliser les réseaux gérômois. Au sein de l’OCM, l’arrestation et l’exécution de Julien Méline, Roger Duffau et Henri Royer, le 12 octobre 1943, avaient plongé ceux qui s’étaient engagés dans la Résistance dans la réalité brutale de la guerre, où chacun risquait véritablement sa vie. Ces membres Romarimontains de l’OCM et du réseau Centurie avaient été arrêtés pour avoir facilité l’évasion de militaires yougoslaves incorporés de force. Puis, au cours du mois de mai, un espion du service de renseignement du PPF de Nancy, un certain Marion Perrault, âgé d’à peine vingt ans, originaire de la Haute-Garonne, est envoyé dans les Vosges pour se renseigner sur Raymond Herlory, dont on pense qu’il pourrait être l’un des chefs de la Résistance à Gérardmer.

La montée
Lorsque s’achève le printemps de l’année 1944, les résistants gérômois sont plus impatients que jamais. L’actualité de la guerre fait monter l’espoir d’un revirement. Et, depuis plusieurs jours, les phrases prononcées sur les ondes de Radio-Londres laissent présager l’imminence de l’action tant attendue. Lorsque la phrase du déclenchement est enfin prononcée — « Je porterai l’églantine » — l’ensemble des groupes du secteur se met en marche.
Dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, les hommes du groupe Campazzi montent à Saint-Jacques. Ceux du groupe Benoît se donnent rendez-vous à Ramberchamp. Un parachutage d’armes doit avoir lieu, comme ce fut le cas à Fachepremont le 13 août 1943. Malheureusement, rien ne vient cette nuit-là. Parallèlement, le maquis de Corcieux, qui avait reçu suffisamment d’armes, se lance à l’assaut d’une garnison allemande. L’affaire tourne au drame : cinq maquisards sont tués au combat, vingt-six seront fusillés et des dizaines d’hommes finiront déportés à l’Est, dans les camps de la mort.

Sur la chaume de Saint-Jacques, autour de l’antique bâtisse recouverte d’essis1, les hommes de Campazzi s’affairent à dissimuler le peu d’armes dont ils disposent. Ils patientent sous la pluie tiède de ce début juin et passent la nuit à scruter le ciel, attendant un parachutage salvateur. Mais rien ne vient. L’heure est à la déconvenue. Sans armes, toute initiative est suicidaire.
Le 7 juin au matin, Gustave Riche quitte sa maison de Derrière-le-Haut pour se rendre aux provisions à Gérardmer. Gustave Riche est né le 10 septembre 1897 à Grandvillars, dans le Territoire de Belfort. Après une carrière de marin dans la Flotte militaire française, il part au Levant et à Madagascar avant de participer à l’occupation des Pays-Rhénans. C’est là, à Coblence, qu’il rencontre Marguerite Wilhlemy avec laquelle il se marie et ensemble donnent naissance à trois enfants. Devenu garde-forestier après le service militaire, il est affecté à Gérardmer en 1934 ; il occupe la maison forestière de la Rayée, à Derrière-le-Haut.

Sur le chemin, non loin du tremplin de ski de la Grande Paveleuse (la Petite-Mauselaine aujourd’hui), il aperçoit quelques hommes semblant vouloir se cacher. Riche va à leur rencontre et reconnaît aussitôt des visages connus : Robert et Émile Houot, les fils du marchand de bois, leur beau-frère Paul Célestin Thomas et Jean Duguet, ingénieur, gendre de Paul Lechmeuil, gérant du café Pol. Cette petite équipe appartient au groupe Benoît et doit normalement se rendre à Ramberchamp.
Riche les interpelle et cherche à savoir ce qu’ils projettent. Visiblement, les maquisards sont désemparés et ne savent pas quoi faire. Sous la pluie incessante, Riche les dissuade de prendre les armes, arguant que les Alliés sont encore très loin et qu’une initiative prématurée serait dangereuse. Il propose au groupe de se mettre à l’abri chez lui, tandis qu’ils s’accordent pour envoyer Robert Houot prendre des nouvelles en ville et s’assurer que les hommes pourront rentrer chez eux en toute sécurité.
En arrivant chez lui, Gustave retrouve son bûcheron, Julien Claude, qui, comme tous les jours, vient chercher ses ordres. Pour l’heure, Gustave demande à ses ouvriers de ne rien changer à leurs habitudes et de poursuivre leur travail comme d’ordinaire. Robert Houot ne revenant pas et l’heure avançant, ils prennent le repas de midi. Après cela, les maquisards demandent à Gustave Riche de leur montrer le fonctionnement d’un pistolet automatique qu’ils possèdent, mais dont ils ne savent pas se servir. Gustave va donc chercher ses propres armes, cachées au fond du pré, et tire trois cartouches pour la démonstration.
Vers 14 heures, sans nouvelles de Robert Houot, Gustave propose d’aller aux nouvelles à Saint-Jacques et d’y rencontrer les maquisards du groupe Campazzi afin d’obtenir des informations sur les actions à venir. Jean Duguet se propose immédiatement pour l’accompagner. Le chemin vers Saint-Jacques depuis la maison forestière de la Rayée passe par la ferme Leduc, à Grouvelin. Arrivé aux abords de cette ferme isolée, Gustave demande au fils du fermier, un certain Jean-Marie Leduc, de les accompagner et de les conduire, par les chemins de traverse, jusqu’à Saint-Jacques.

Ils arrivent tous les trois à la chaume de Saint-Jacques en fin d’après-midi. Ils y trouvent Gilbert Campazzi, le taillandier, Jean Lalevée et quelques autres, notamment des ouvriers de ce dernier. Après avoir déposé les quelques armes et munitions qu’ils avaient emportées, Riche et Duguet raccompagnent Leduc chez lui et poursuivent leur chemin en direction des quelques fermes alentour afin de demander aux paysans de réserver du ravitaillement aux maquisards cachés dans la montagne. Riche pense que les combattants en auront besoin s’ils devaient rester cachés quelques jours, voire plusieurs semaines. Mais voilà, les maquisards n’avaient pas fait long feu et, très vite, tout le monde était rentré chez lui pour attendre des jours meilleurs.
[À suivre]
- Marc Georgel évoque l’aspect de la ferme de Saint-Jacques dans son ouvrage La Vie Rurale et le folklore dans le canton de Gérardmer d’après les noms de Lieux-dits, page 316 :
La ferme en question, située sur la chaume Saint-Jacques de Gérardmer, existait encore avant la guerre. Elle fut détruite en 1944 par les Allemands. Elle avait abrité, à un certain moment, les maquisards de Gérardmer. Elle remplaçait une ancienne grange aux murs de pisé et au toit de chaume. Étant allé la visiter avec son propriétaire, M. Camille Marchal de Xonrupt en 1943, je remarquai le toit et la ramée couverts d’essis, les poutres de la charpente fort ancienne et qui avait été rehaussée, les fenêtres presque à fleur du sol… ↩︎
