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Le Crime du train de Saint-Dié (28 septembre 1923)

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Un train en provenance d’Épinal vient d’entrer en gare de Saint-Dié. Nous sommes dans la matinée du 28 septembre 1923. Émile Valence, employé de la Compagnie des chemins de fer de l’Est, regarde sa montre : 6 h 40, à l’heure. Il commence alors sa visite de routine lorsque, soudain, l’horreur. Une nappe de sang recouvre le marchepied d’une des voitures. Il ouvre la portière et découvre le cadavre d’un prêtre entre deux banquettes. Les papiers qu’il porte permettent rapidement de l’identifier. Mais qui a bien pu tuer l’abbé Auguste Hans ?

Un curé assassiné

Une de l’Excelsior, 29 septembre 1923, p. 3.

Auguste Hans (1871-1923) est né le 26 avril 1871 à Wolxheim (Bas-Rhin) dans une famille modeste. Les Hans deviennent Allemands par la force des choses à peine deux semaines après sa naissance. Le père d’Auguste, François, quitte l’Alsace annexée pour Saint-Dié, dans les Vosges, quelques années plus tard et opte pour la nationalité française le 16 décembre 1884. Après le Petit-Séminaire de Pont-à-Mousson, où son oncle enseigne, et le Grand-Séminaire de Nancy, Auguste est ordonné prêtre en 1895. D’abord vicaire à Baccarat, il obtient finalement les cures de Repaix et d’Igney, en Meurthe-et-Moselle, en 1896. Mobilisé dans l’armée française en 1914, il sert en premier lieu comme infirmier dans la 24e section avant de passer au 7e régiment d’artillerie à pied en 1916 et enfin au 5e régiment du Génie en 1918. On lui prête plusieurs belles actions : l’espionnage réussi d’une ligne téléphonique allemande en octobre 1914 et le sauvetage de deux blessés, qu’il porta sur son dos du no man’s land jusqu’à l’arrière du front, avant 1916. De retour dans sa paroisse après l’Armistice, notre curé joua un grand rôle pour ses ouailles. En dépit de l’offre d’un poste important au diocèse, le héros de guerre insista pour reprendre sa cure. Durant plusieurs mois, il partage les difficultés et les privations de ses paroissiens, vit et fait l’office dans une cave et participe à la Reconstruction. L’abbé Hans avait obtenu l’estime de tous. Le matin du 28 septembre 1923, il revient en train de Gérardmer où il a rendu visite à son frère François, riche industriel de cette ville. Il compte passer par Saint-Dié, où l’attend un vieil ami, avant de rentrer dans sa cure. En gare de Laveline-devant-Bruyères, il monte dans le train 1818.

Un drôle d’Apache

Photographie anthropométrique de Jules Demangel, 10 octobre 1923, 2 U 306 (Arch. dép. des Vosges).

Victor Jules Demangel (1904-1927) est né le 5 mai 1904 à Vagney dans une honorable famille. Son père, Paul Auguste, était polisseur de granit. Souffrant de la tuberculose et de la gangrène, qui lui prirent une jambe et son œil droit, ce dernier avait trouvé du réconfort dans la religion. Il avait effectué deux pèlerinages à Lourdes et éduquait ses enfants dans la plus stricte foi catholique. On le disait parfois atteint de « folie
mystique ». Sa mère, Marie-Thérèse Maire, réputée pour sa tempérance et son caractère laborieux, était ménagère. La famille Demangel, qui comptait désormais quatre enfants, quitta Vagney pour Saint-Dié peu avant la Grande Guerre. Enfant, l’école ne réussit pas à Jules. Souvent absent, il est décrit par ses professeurs comme un enfant « peu appliqué et peu doué ». Il est jugé incapable d’être présenté au certificat d’étude. En 1917, il part travailler dans une usine de munitions avant d’être mis à la porte le jour de l’Armistice. Il tente ensuite de devenir jardinier mais finit par rejoindre son père comme granitier pour un entrepreneur de pompes funèbres en 1921. Face à un quotidien qu’il considère sans saveur, Jules commence à rêver d’une vie d’aventures. Il souhaite entrer dans l’armée et partir pour les colonies. À partir de là, il fréquente la société de préparation militaire de Saint-Dié chaque dimanche. En outre, il devient particulièrement avare, économisant le moindre centime pour servir ses projets hasardeux.

Le 26 septembre 1923, il passe devant le Conseil de révision de Saint-Dié. Déclaré « bon pour le service », il fait la fête avec les autres conscrits de Robache comme le veut la coutume. Un de ses camarades, Louis Robert, qui avait apporté un revolver, s’amusa à tirer une salve d’honneur. Jules, impressionné, lui proposa immédiatement de le lui acheter. Le lendemain, 27 septembre, il devenait l’heureux propriétaire d’un revolver Hammerless à cinq coups, calibre 8 mm, modèle 1892 dit « Le Formidable », pour 50 francs. De plus, il achetait immédiatement 25 cartouches à balles dans une quincaillerie de Saint-Dié. Cela fait, Jules voulu intensifier les festivités. Il souhaitait « faire la noce » à la ville. Il descendit alors sur Épinal avec quelques amis et se mit à boire du vin blanc, de la bière et du champagne jusqu’à l’ivresse la plus complète. Son projet était de continuer la fête à Lunéville puis à Nancy, voire même d’aller jusqu’à la capitale. Mais Jules, peu coutumier de l’état d’ébriété, dût se résigner à rentrer chez lui. Il se rendit alors à la gare d’Épinal et prit le premier train à destination de Saint-Dié. Nous sommes le 28 septembre, il est cinq heures du matin.

Revolver renforcé « Le Formidable » issu du Catalogue de la manufacture française d’armes de Saint-Étienne, 1900, p. 165 (BnF).

Le Wagon du Crime

Plan de la voiture du crime du 28 septembre 1923, 2 octobre 1923, 2 U 306 (Arch. dép. des Vosges).

En gare de Laveline-devant-Bruyères, le prêtre Hans monte. Ce colosse, faisant 1,92 mètres pour 106 kg, passe juste devant Demangel. Il porte quelques livres, un petit paquet rempli de fromage et une grosse sacoche en cuir noir en bandoulière. Cette dernière ne tarde pas à attirer l’attention de Demangel. Il l’imagine pleine d’or. Assez pour avoir une belle vie dans les colonies. L’abbé s’installe dans le compartiment C, à l’autre bout de la voiture. Une fois assis, la lecture de L’Est républicain du matin l’absorbe. Lorsque le train fait arrêt à Saint-Léonard, Demangel, enhardi par l’alcool, bondit de sa banquette pour venir s’asseoir en face du curé. Il profite de l’agitation du départ pour tenter de subtiliser la sacoche mais l’ancien Poilu ne se laisse pas faire. Le voleur sort son revolver. L’abbé, qui en a vu d’autres, tente de le désarmer. Un premier coup part et traverse le chapeau de l’ecclésiastique. Une deuxième balle traverse le cou et fait couler le sang. Pourtant, fort comme un bœuf, Hans tente encore d’étrangler le jeune bandit. Il faut dire qu’il était, d’après le Dr. Stœber, qui mena plus tard son autopsie, « admirablement musclé, d’une stature véritablement herculéenne1 ». Malgré sa résistance courageuse, une troisième balle logée derrière l’oreille gauche le fait succomber.

Plan du Wagon du Crime, 1923, 2 U 306 (Arch. dép. des Vosges).

L’assassin ne perd pas un instant. Il s’empare de la sacoche, ouvre la portière, la jette au dehors et saute du train en marche. Il est repéré immédiatement. Des têtes sortent des différents wagons. Une jeune fille, Suzanne Benoît, regarde par la fenêtre de sa maison située à seulement 200 mètres. Pris de panique, Demangel préfère s’enfuir immédiatement et abandonne son butin de l’autre côté de la voie ferrée. Il l’ignore mais la victime possédait 400 francs sur lui, dans son porte-monnaie. C’est là que se trouvait le seul petit magot du père Hans. La sacoche ne contenait que deux bouteilles de vin, trois livres pieux, quatre mouchoirs et des cigarettes. Dans sa fuite, Demangel tombe sur le cultivateur Jean Mangeat, en train de faucher son pré. Voyant sa chemise tâchée de sang, Mangeat lui demande ce qu’il a. « Je viens de prendre une sacrée bûche » ment l’autre avant de continuer son chemin. Peu convaincu, Mangeat signale l’individu aux autorités. Longeant la Meurthe, le hors-la-loi tente de laver sa chemise dans la rivière sans grand succès.

Plan de la fuite de Demangel, 1923, 2 U 306 (Arch. dép. des Vosges).

Après la découverte du corps, les gendarmes Petit et Edgar partent aux trousses du fuyard à bicyclette. À Sainte-Marguerite, après près de deux heures de traque, ils repèrent un homme suspect. C’est Demangel ! Ce dernier tente de se dissimuler derrière des voitures mais c’est trop tard. Il est interpelé et fouillé. Sa chemise rougie et trempée ainsi que son revolver finissent de convaincre les gendarmes. Il est mis en état d’arrestation à 8h15. Niant tout en bloc, il s’effondre complètement lorsqu’il est confronté au paysan Mangeat. Il avoue le meurtre et, après un long interrogatoire, il reconnaît que le vol est le mobile du crime.

Titre du Petit Parisien, 29 septembre 1923, p. 1.

Les obsèques du curé, célébrées le 1er octobre 1923 en l’église Saint-Paul de Repaix, se firent devant une très grande assistance. Dans son discours d’adieu, Adrien de Turckheim, maire de la commune, faisait de lui une victime de « l’école sans Dieu ».

Le procès

L’audience a lieu le 27 mars 1924 devant la Cour d’assises d’Épinal. Demangel prend place dans le box des accusés. La journaliste Andrée Viollis dresse son portrait : « visage aux traits indécis, bouche molle et boudeuse, menton fuyant ; le regard furtif, il se dandine gauchement en tournant son chapeau de feutre noir entre ses lourdes mains2 ». Impassible, effacé, il se défend à peine et répond toujours de son monocorde « Oui ».

Les témoins défilent, confirmant ce que l’on sait déjà. La pauvre mère de Demangel s’avance alors à la barre et livre avec émotion son désarroi :

Je ne sais pas quoi vous dire. Je ne peux rien lui reprocher. Il travaillait… même quand il était malade. Toutes les semaines, je lui donnais dix francs pour qu’il les mette à la Caisse d’épargne… Je ne sais pas quoi vous dire. Son revolver, je ne l’ai point vu. […] Je ne sais pas quoi vous dire… Peut-être est-ce ma faute…

Une fois sa déposition faite, des photographes s’approchent d’elle. Se redressant, elle leur crie : « Et puis, on peut me photographier moi ! Je suis une honnête femme ! ». On dit que le grand reporter au Journal Géo London, présent dans la salle, fut grandement amusé par cette remarque3. Le sourire aux lèvres, London reprenait l’écriture de son article devant paraître le lendemain matin. Sous sa plume, le procès devient un véritable feuilleton :

D’un revers de main, la pauvre femme essuie les larmes qui inondent son visage. Un silence angoissé plane sur l’auditoire, mais Demangel contemple sa vieille maman d’un air parfaitement détaché, tandis que celle-ci, d’une voix aigre, où percent des sanglots, répète inlassablement : « Je ne sais pas quoi vous dire, je ne sais pas quoi vous dire ! »

Géo London dans Le Journal, 28 mars 1924.
Portrait de Maître Dussaux, avocat de Demangel, extrait du Journal, 28 mars 1924, p. 1.

Vient alors le réquisitoire impitoyable de Maître Saby, exigeant une condamnation exemplaire. Sauvé de l’échafaud grâce à la reconnaissance de circonstances atténuantes, que l’on doit probablement à la plaidoirie enflammée de Maître Dussaux, Demangel est condamné aux travaux forcés à perpétuité pour homicide volontaire, vol qualifié et port d’arme prohibée. Il embarque le 30 mars 1926 à bord du Martinière pour la Guyane4. Il meurt au bagne le 20 février 1927 à 22 ans.

La Police du Rail

L’affaire Demangel est révélatrice d’un phénomène plus grand, celui d’une recrudescence de la criminalité ferroviaire au début des années 1920. En tout, cinq affaires majeures ont ému l’opinion publique en seulement quatre ans : la célèbre attaque du rapide Paris-Marseille (juillet 1921), l’affaire Maurice Janin (août 1921), l’attentat de l’Express de Nancy (avril 1923), notre fameuse affaire de l’abbé Hans (septembre 1923) et le meurtre du Paris-Versailles (1924). L’année 1923 est même un record en France : 24 assassinats et agressions à main armée en chemin de fer5. Une véritable psychose des « bandits du rail » naît. La presse relaie les attaques restées impunies de certains bandits, ce qui encourage des individus comme Demangel. En effet, entre 1860 et 1930, 2/3 des crimes ferroviaires sont restés irrésolus. Le 29 avril 1923, le journaliste Jean Lecoq met en garde les voyageurs : « Aujourd’hui, dormir en chemin de fer quand on est seul dans son compartiment, c’est commettre une grave imprudence…6 ».

Titre de l’article de Jean Lecoq dans Le Petit Journal illustré du 29 avril 1923, p. 6.
Titre de l’article de Distraire : Journal pour tous du 25 juillet 1930, p. 3.

Pour combattre ce phénomène, une commission interministérielle de sécurité des voyageurs dans les trains est créée dès août 1921, juste après l’audacieux braquage du Paris-Marseille. Cette commission instaure un corps provisoire de 100 inspecteurs de la Sûreté générale affectés aux réseaux ferroviaires, la fameuse « police du rail », par arrêté du 15 janvier 1925. On observe une importante réduction des crimes en chemin de fer à partir de cette date. Cette baisse se maintient jusqu’en 1935, date de la suppression du corps d’inspecteurs.

Notes

  1. Dossier de procédure de l’affaire Demangel, 2 U 306 (Arch. dép. des Vosges). ↩︎
  2. VIOLLIS Andrée, « Jules Demangel, l’assassin de l’abbé Hans », in Le Petit Parisien, 28 mars 1924, p. 3. ↩︎
  3. « L’Honnête femme », in Bonsoir, 31 mars 1924, p. 3. ↩︎
  4. Feuillets matricules du bagnard Victor Jules Demangel, COL H 1359 (Archives nat. d’Outre-mer). ↩︎
  5. TOUCHELAY Béatrice, « Le développement de la police du rail », in CONCHON Anne, MONTEL Laurence, REGNARD Céline (dir.), Policer les mobilités, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2018, p. 31-50. ↩︎
  6. LECOQ Jean, « Les Crimes en chemin de fer », in Le Petit Journal illustré, 23 avril 1923, p. 6. ↩︎

Illustration de couverture de l’article issue de : LECOQ Jean, « Les Crimes en chemin de fer », in Le Petit Journal illustré, 23 avril 1923, p. 6.

Par Vincent GÉHIN

Archiviste et doctorant en histoire contemporaine, spécialiste de la représentation de la guerre dans l’imagerie populaire des XIXe et XXe siècles.

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